Ca y est, un vieux rêve vient de se réaliser : traverser les fameuses arêtes de la Meije.
Il faut dire que ça fait presque 30 ans que c'était au programme (avec heureusement une longue période d'inactivité montagne, car si tel n'avait pas été le cas, ce serait
désespérant).
Première tentative à la fin
des années 70 un beau WE (pas pour longtemps) de septembre : nous sommes partis à 2 cordées de 2 (tous amateurs) malgré l'annonce d'une perturbation. Grand beau pour la montée en refuge depuis la
Bérarde (à l'époque les guides de La Grave n'avaient pas encore mis en place et fait la promotion de la montée par les Enfetchores) et coucher à moins de 10 personnes au refuge du
Promontoire.
Le lendemain, la perturbation était toujours annoncée pour le milieu de journée, mais nous avons tenté notre chance en espérant un décalage de son arrivée : nous nous sommes arrêtés au pied de la
muraille Castelnau lorsque nous avons senti les premiers souffles de vent du Sud-Ouest et vu la bande de nuages qui progressait rapidement vers nous.
Descente en désescalade et arrivée en fin de matinée au refuge du promontoire sous la neige : nous avons attendu l'accalmie vainement toute la journée et après une nouvelle nuit au refuge, nous
avons commencé la descente en pataugeant dans 30 cm de fraîche sous une véritable tempête de neige. Nous avons pris la pluie vers 2500 m et nous sommes arrivés sous une pluie battante
et trempés jusqu'aux os à la Bérarde.
Depuis cette date plus aucune incursion ni à la Bérarde ni dans le vallon des Etançons (juste l'escalade de l'arête Ouest de la Pointe des Aigles il y a 4-5 ans depuis le refuge
du Pavé).
J'ai bien eu l'idée d'y aller avec ma fille en prenant un guide ces dernières années, mais soit le temps n'était pas favorable, soit nous n'avions pas assez d'entrainement.
Après le stage d'autonomie alpinisme que j'ai fait mi-juin cette année, plus quelques bonnes randonnées en moyenne montagne en juillet, j'ai pensé que cette fois je devais avoir la condition
physique : j'ai contacté Toni (Toni CLARASSO qui avait encadré notre stage mi juin) et nous avons bloqué un créneau de 5 jours pour début août , sachant que nous devions arrêter la date
précise en fonction de la météo quelques jours avant le départ.
Nous devions monter au refuge du Promontoire depuis la Bérarde (Toni n'étant pas très friand de la montée par les Enfetchores) le vendredi 3 août, et faire la traversée le 4, pour profiter d'une
accalmie de fréquentation le samedi. Malheureusement le jeudi 3 il est tombé des trombes d'eau et de grêle, avec de la neige au dessus de 3000 m (route de la Bérarde coupée plusieurs heures à
Bourg d'Arud par une coulée de boue) et les nuages restant accrochés tout le vendredi n'allaient pas permettre d'assécher suffisamment le rocher.
Nouveau contact avec Toni et décision de reporter d'un jour la montée au refuge. Toni, craignant trop de monde au départ du refuge le dimanche matin, me propose de monter
bivouaquer soit au sommet du Grand Pic, soit sur les vires du Glacier Carré : je donne tout de suite mon accord, mais très rapidement la perspective d'avoir un sac plus lourd (duvet oblige)
et de faire 1900 ou 2300 m de dénivelé suivant le lieu de notre bivouac m'a fait un peu peur (est ce que j'allais tenir le coup ?)
Toni me rejoint à la Bérarde en tout début de matinée du 4 (lui venant de Chamonix en voiture, moi étant confortablement installé dans mon camping-car) et après un bon café
nous commençons la montée vers le Chatelleret où nous faisons un bonne halte. Je suis émerveillé par le spectacle de la face sud de la Meije qui nous saute à la figure par un temps splendide,
mais je suis malgré tout surpris de voir comment les glaciers ont fondu ces dernières années : je retrouve des photos faites en juillet 1976 (ci-contre et ci-dessous) et la différence est
considèrable avec l'état actuel (photo de droite).
Nous reprenons notre montée vers le Promontoire que nous atteignons vers 15h, après en avoir bien bavé sur la fin de la moraine et lors de la montée dans les rochers sous le refuge (le sac est
lourd). deux cordées sont parties bivouaquer au sommet et une autre à la vire du Glacier Carré (5 espagnols qui risquaient également de bivouaquer font en fait demi-tour et reviennent
au refuge dans l'après-midi)
Toni s'est arrangé avec les gardiens et nous prenons notre repas à 16h30 et attaquons le rocher un peu avant 18h : malgré la fatigue qui
commence à se faire sentir, la montée est très agréable au soleil et nous enchaînons l'itinéraire sans difficulté particulière. Nous passons le Pas du Chat vers 20h (Toni a juste le temps de voir
le coucher de soleil, moi je le loupe pour quelques secondes). La nuit arrive très rapidement et c'est à la lueur des frontales que nous faisons les dernières longueurs avant la vire du Glacier
Carré.
Nous dégageons les quelques pierres et traces de neige et nous installons dans nos duvets après avoir bu un thé chaud sorti du thermos de Toni : je ne dors presque pas de la nuit bien qu'il n'y
ait ni vent ni froid et j'en profite pour admirer le ciel et la voie lactée.
Réveil à 4h30 : il est dur de sortir du duvet et il nous faut 1 h pour nous préparer et prendre le petit déjeuner (avec le reste de thé qui est encore bien chaud et des pains au raisins qui
ont du mal à descendre).
Nous mettons tout de suite les crampons et au bout d'1/4 h nous abordons le Glacier Carré qui est en bonne condtion (avec un peu de neige non regelée vers les rochers).
L'air est un peu plus froid à la brêche et je suis un peu essoufflé pour la montée au Grand Pic que nous atteignons à 7h30 : pas un souffle de vent, pas un nuage, la vue est grandiose sur 360
degrés.
Nous rejoignons au sommet une des deux cordées qui a bivouaqué au sommet et au bout d'un moment deux cordées arrivent : celle qui a bivouaqué pas loin de nous et une autre
partie du refuge à 4h30.
Une pensée et du respect pour le père Gaspard et son fils qui ont réussi la 1ère en 1877 avec B. de Castelnau avec des moyens dérisoires : comment ont ils pu s'y retrouver dans ce
dédale de 900 m de haut ? Encore chapeau
Difficile d'imaginer que nous avons encore 1 km d'arêtes à presque 4000m à parcourir avec de nombreux rappels, sans compter la descente au refuge de l'Aigle et la descente au Pied du Col ,1800m
en dessous du refuge.
Après les 3 rappels en face Nord-Est du Grand Pic , nous arrivons à la brêche Zsigmondy bien vertigineuse et découvrons ces câbles qui permettent de contourner la dent du même nom.
L'ambiance est exceptionnelle entre les à pic de la face sud et les grandes pentes de la face nord.
Mais quelle idée ont-ils eu de mettre des câbles à cet endroit , et pas seulement sur quelques mètres, mais sur environ 150 m ? Pour mémoire ces câbles ont été posés après l'éboulement de la
brêche de 1964 qui a rendu la voie plus difficile : quand on pense qu'il suffit dans certaines voies de mettre un piton ou un spit de plus que "nécessaire" pour déclencher une quasi révolution
dans le monde des grimpeurs avec des polémiques qui frisent souvent l'insulte.
Les câbles de la Meije font maintenant partie du décor et plus personne ne s'en émeut : à utiliser des tonnes de
ferraille, on peut se demander s'il
n'aurait pas été plus judicieux de réaliser le projet qui avait trotté dans la tête de certains, à savoir élever une structure métallique de 17 m au sommet du Grand Pic pour atteindre
4000 m.
Avec les moyens modernes, on aurait pu installer au sommet un distributeur de certificat d'accession au sommet de la Meije à 4000m (avec bien sûr un paiement automatique par CB pour éviter
la présence permanente de personnel : je pense qu'à 10 ou 20 €, personne ne rechignerait).
On pourrait aussi, pendant qu'on y est, réactiver le projet d'un téléphérique au sommet du Grand Pic (ou plus précisément d'un ascenseur creusé dans le rocher pour ne pas nuire à
l'environnement).
Voilà les divagations qui nous ont été amenées par la présence de ces câbles.
Le parcours des arêtes qui suit est plus facile et si ce n'était la fatigue et l'altitude, ce serait une petite promenade de santé.
Nous arrivons au Doigt de
Dieu en milieu de journée et après quelques minutes de repos , nous commençons sa descente en rappel pour aller jusqu'au glacier de Tabuchet .
J'ai de plus en plus de mal à me concentrer lors de ces rappels et c'est exténué que j'arrive au refuge de l'Aigle .
Nous prenons un bon repos, mais je suis sur les rotules et je ne me sens pas de faire les 1800 derniers métres de dénivelé pour descendre dans la vallée.
Je propose à Toni de rester au refuge pour récupérer (surtout qu'il y a de la place) : j'ai son feu vert à
condition que le lendemain je me
joigne à une cordée pour descendre jusqu'à la vire Amieux. De son côté il entame la descente avec une autre cordée, sachant qu'il doit rentrer le soir même à Chamonix pour repartir dès le
lendemain en Italie pour encadrer une randonnée glaciaire autour du Grand Paradis.
La soirée est délicieuse avec toujours le même beau temps et un magnifique coucher de soleil. Nous observons depuis le refuge le cheminement des autres cordées sur les arêtes et leurs arrivées
qui s'échelonnent jusqu'à 11h du soir.
Après une nuit de repos
(toujours sans beaucoup dormir), je suis d'attaque et nous commençons la descente vers 6h30 (je suis avec une cordée de la Drôme, le père et le fils, qui ont fait la traversée la veille) :
je me félicite d'avoir différé cette descente car elle est longue et fastidieuse et même délicate à plusieurs endroits dans les rochers après la vire Amieux.
Avant de quitter le glacier du Tabuchet au niveau de la vire Amieux, je me retourne encore une fois pour m'imprégner encore de ces montagnes.